Cet article a été initialement publié sur weforum.com et traduit en français par Philippe Dubrulle, adhérent du Mouvement français pour un revenu de base (MFRB).

Considère un instant qu’à partir d’aujourd’hui, le premier de chaque mois, environ 1000€ soient déposés sur ton compte bancaire, juste parce que tu es citoyen.

Ce revenu est indépendant de toute autre source de revenu et te garantit chaque mois un revenu de base au-dessus du seuil de pauvreté et ce, pour le reste de ta vie.

Que fais-tu ? Et peut-être encore plus important, que ne fais-tu plus ?

Comment ce fondement social, basé sur une sécurité économique assortie d’une liberté positive, affecte tes décisions actuelles et futures, du travail que tu choisis aux relations que tu maintiens, aux risques que tu prends ?

Le concept s’appelle le revenu de base inconditionnel et universel. C’est comme la sécurité sociale pour tous et cela prend racine dans les esprits à travers le monde et dans l’intégralité du spectre politique, pour une multitude de raisons convergentes. Réduire les inégalités, des décennies de salaires stagnants, la transformation de longues carrières en tâches unitaires facturées à l’heure, les avancées technologiques exponentielles comme les robots et l’intelligence artificielle capable de remplacer potentiellement la moitié du travail humain, les événements mondiaux comme le Brexit et l’élection de Donald Trump – tout cela et bien plus encore tend vers un besoin de garantir de manière permanente à chacun un revenu de base.

Une promesse d’égalité des chances

Le « revenu de base » serait d’un montant suffisant pour assurer les besoins de base, comme un plancher de rémunération permanent en dessous duquel personne ne pourrait tomber. Il remplacerait bon nombre des prestations temporaires actuelles [1], qui ne sont données qu’en cas d’urgence et/ou seulement à ceux qui passent avec succès les tests de qualification en vigueur. Le revenu de base serait une promesse d’égalité des chances, et non de résultats égaux, une nouvelle ligne de départ au-dessus du seuil de pauvreté.

Cela peut vous surprendre d’apprendre qu’un revenu de base partiel existe déjà en Alaska depuis 1982 et qu’une version du revenu de base a été testée expérimentalement aux États-Unis dans les années 1970. Il en est de même au Canada, où la ville de Dauphin a réussi à éliminer la pauvreté pendant cinq ans. Des expériences complètes de revenu de base ont été faites plus récemment dans des endroits tels que la Namibie, l’Inde et le Brésil. D’autres pays suivent leur exemple : la Finlande, les Pays-Bas et le Canada procèdent à des expériences financées par le gouvernement pour les comparer aux programmes existants. Des organisations comme Y Combinator et GiveDirectly ont lancé des expériences financées par des fonds privés aux États-Unis et en Afrique de l’Est respectivement.

Je sais ce que vous pensez. La plupart des gens pensent la même chose quand ils découvrent l’idée. Donner de l’argent à tout le monde pour ne rien faire ? Cela semble à la fois incroyablement coûteux et un excellent moyen d’encourager les gens à ne rien faire. Eh bien, cela peut sembler contre-intuitif, mais c’est exactement l’inverse qui se passe sur ces deux points. Ce qui est incroyablement coûteux c’est de ne pas avoir de revenu de base. Et ce qui motive vraiment les gens à travailler c’est d’une part de ne pas leur retirer d’argent lorsqu’ils travaillent et, d’autre part, n’a aucun rapport avec l’argent.

Le revenu de base en chiffres

Ce qu’on ne réalise pas toujours sur l’idée de revenu de base – et cela est vrai pour de nombreux économistes, mais pas tous – c’est qu’il représente un transfert net. De la même façon que cela ne coûte pas 20€ de donner 20€ à quelqu’un en échange de 10€, cela ne coûte pas 3 000 milliards d’euros de donner à chaque citoyen adulte 12 000€ et à chaque enfant 4 000€, car chaque ménage paiera des montants variables d’impôts en échange de leur revenu de base. En fait, cela coûtera environ 30%, soit environ 900 milliards d’euros, et ceci avant la consolidation totale ou partielle des autres programmes et des crédits d’impôt qui seront devenus redondants avec le nouveau transfert. En d’autres termes, pour une personne dont les impôts augmentent de 4 000€ pour payer un revenu de base de 12 000€, le coût pour donner à cette personne un revenu de base est de 8 000€ et non de 12 000€ – et cela vient d’une autre personne dont les impôts ont augmenté de 20 000€ pour payer leurs propres 12 000€. Cependant, même ceci n’est pas tout à fait exact, parce que la consolidation du filet de sécurité et le code fiscal que le revenu de base permet pourrait réduire encore le coût total.

Bon, cette idée de remplacer les programmes existants peut en effrayer certains, tout comme elle en attire d’autres, mais ce n’est pas tout ou rien : une consolidation partielle est possible. Voici un exemple de consolidation partielle : comme la plupart des seniors ont déjà un revenu de base grâce à la sécurité sociale, ils pourraient soit choisir entre les deux, soit un pourcentage de leur sécurité sociale pourrait être converti en revenu de base. Quoi qu’il en soit, aucun senior ne gagnerait un centime de moins qu’aujourd’hui au total et, pourtant le coût du revenu de base pourrait être réduit d’environ 220 milliards de dollars. En attendant, quelques exemples de revenus existants qui pourraient et devraient être consolidés en un revenu de base seraient probablement l’aide alimentaire et nutritionnelle (108 milliards de dollars), les subventions salariales (72 milliards de dollars), les crédits d’impôt pour enfants (56 milliards de dollars), une aide temporaire pour les familles nécessiteuses (17 milliards de dollars) et la déduction pour intérêt hypothécaire (qui profite surtout aux riches de toute façon, à un coût d’au moins 70 milliards de dollars par an). Cela représente 543 milliards de dollars dépensés pour le revenu de base au lieu de tout ce qui précède, qui représente seulement une fraction de la liste complète, sans avoir besoin de toucher aux soins de santé ou d’éducation.

Alors, quel est le coût réel du revenu de base ?

Le véritable coût net du revenu de base aux États-Unis est donc plus proche d’un besoin de recettes fiscales supplémentaires de quelques centaines de milliards de dollars – ou moins – en fonction des nombreux choix de conception, et il existe une variété d’idées pour réunir un tel financement (pratiquement toute la recherche fondamentale est financée par les contribuables), et qui pourrait même réduire les impôts sur le travail en se concentrant davantage sur le capital, la consommation et les externalités au lieu des salaires. De plus, nous pourrions éliminer les 540 milliards de dollars de dépenses fiscales qui sont actuellement accordées de façon disproportionnée aux plus riches, ainsi que certains des 850 milliards de dollars consacrés à la défense.

Le revenu de base universel est donc tout à fait abordable, essentiellement par l’impôt sur le revenu négatif de Milton Friedman en résultat net (et lui-même le savait), où ceux qui gagnent en-dessous d’un certain seuil reçoivent un revenu supplémentaire et ceux qui gagnent un revenu supérieur sont davantage imposés. Le revenu de base n’existe pas en-dehors du système fiscal, sauf s’il est basé sur une expansion monétaire pure ou sur des moyens extra-gouvernementaux. En d’autres termes, oui, Bill Gates recevra 12 000$ aussi, mais comme l’un des milliardaires les plus riches du monde, il paiera beaucoup plus de 12 000$ en nouvelles taxes pour financer tout ça. Cela n’est toutefois pas le cas pour les 80% de ménages américains les plus pauvres qui paieront le même montant ou moins tous impôts confondus.

Pour certains, cela peut sembler inutile. Pourquoi donner à quelqu’un de l’argent dont il n’a pas besoin, puis taxer ses autres revenus ? Pensez-y de cette façon : est-il inutile de mettre des ceintures de sécurité dans chaque voiture au lieu de seulement dans les voitures de ceux qui ont eu des accidents démontrant ainsi leur besoin de ceintures de sécurité ? Les bons conducteurs n’ont jamais d’accidents, n’est-ce pas ? Donc cela peut sembler inutile. Mais ce n’est pas parce que nous reconnaissons les coûts absurdes pour déterminer qui aurait besoin et pas besoin de ceinture de sécurité, et les coûts incommensurables d’être blessé. Nous reconnaissons également que les accidents n’arrivent pas seulement aux « mauvais » conducteurs. Ils peuvent arriver à n’importe qui, à tout moment, simplement en raison du hasard. En conséquence, ceintures de sécurité pour tout le monde.

La vérité est que les personnes ayant des revenus insuffisants coûtent énormément à la collectivité. Cela nuit au système de santé. Cela nuit au système de justice pénale. Cela nuit au système éducatif. Cela nuit aux futurs entrepreneurs, cela nuit à la productivité et au pouvoir d’achat des consommateurs et donc à l’économie toute entière. Le coût total de tous ces fardeaux dépasse largement un milliard de dollars par an, et donc les quelques centaines de milliards de frais supplémentaires nets du revenu de base l’auto-financent plusieurs fois.

Les effets réels sur la motivation

Mais qu’en est-il des gens qui choisiront alors de ne pas travailler ? N’est-ce pas un énorme fardeau aussi ? Eh bien, c’est là que les choses deviennent vraiment intéressantes. D’abord, l’aide sociale conditionnelle crée un effet qui dissuade d’aller travailler puisque cela réduit les prestations. Si accepter un peu de travail rémunéré procure à quelqu’un à peine plus de bien-être, ou pire encore, quel est l’intérêt ? Avec le revenu de base, tous les revenus du travail rémunéré (après impôts) est gagné comme un revenu supplémentaire de sorte que tout le monde est toujours mieux placé en termes de revenu total s’il travaille – à temps plein, à temps partiel ou à la tâche. Ainsi, le revenu de base n’introduit pas un effet dissuasif au travail. Il supprime le facteur dissuasif existant au travail que crée le bien-être conditionnel.

C’est fascinant comme le revenu de base révèle vraiment sa force dans l’amélioration des incitations. Des études de motivation révèlent que récompenser une activité par de l’argent est un bon motivateur pour le travail mécaniste, mais un facteur de motivation faible pour le travail créatif. Combinez cela avec le fait que le travail créatif sera sans doute le seul à rester après que la plupart des travaux mécanistes auront été transmis aux machines, et nous voyons un avenir où de plus en plus le travail qui restera pour les humains ne sera pas motivé extrinsèquement avec de l’argent, mais intrinsèquement par la poursuite d’objectifs plus importants. C’est la différence entre faire un travail sans signification contre de l’argent, et utiliser l’argent pour faire un travail significatif.

Le revenu de base permet ainsi l’avenir du travail et reconnaît même tout le travail non rémunéré et intrinsèquement motivé qui existe actuellement et qui pourrait être amplifié, par exemple sous forme de 700 milliards de dollars de travail non rémunéré effectué par des bénévoles aux États-Unis chaque année et tout le travail dans le mouvement logiciel libre / open source (FOSSM) qui est absolument intrinsèquement lié à Internet.

Il existe également une autre façon dont le revenu de base pourrait affecter les incitations au travail qui est rarement mentionnée et un peu plus théorique. Le revenu de base a le potentiel pour mieux faire correspondre les travailleurs à des emplois, augmenter considérablement l’engagement et même transformer les emplois eux-mêmes grâce au pouvoir qu’il procure de les refuser.

Un marché vraiment libre pour le travail

Combien de personnes sont mécontentes de leur travail ? Selon Gallup, dans le monde entier, seulement 13% [source, en anglais] de ceux qui ont des emplois se sentent épanouis. Aux États-Unis, 70% des travailleurs ne sont pas engagés ou sont activement désengagés, ce qui entraîne une perte de productivité d’environ 500 milliards de dollars par an. Un faible engagement est même associé à un manque d’envie de donner de l’argent, de faire du bénévolat ou d’aider les autres. Cela érode sensiblement la cohésion sociale.

Dans le même temps, il y a ceux parmi les chômeurs qui voudraient être employés, mais les emplois sont pris par ceux qui ne veulent pas vraiment être là. Il s’agit d’un résultat inévitable puisqu’on exige d’avoir un pour vivre. Sans véritable choix, les gens font un travail qu’ils ne veulent pas faire en échange d’un argent qui peut être insuffisant – mais c’est encore mieux que rien – et ensuite s’accrochent à ce travail rémunéré en devenant des « travailleurs pauvres » et/ou désengagés. C’est désolant.

Un revenu de base pour 100 personnes

Prenez une économie sans revenu de base. Nous l’appellerons Nation A. Pour 100 adultes en âge de travailler, il y a 80 emplois. La moitié de la main-d’œuvre employée n’est pas engagée dans son emploi, et la moitié des chômeurs veulent vraiment être employés, mais, comme dans un jeu de chaises musicales, ils sont laissés sans chaise.

Le revenu de base modifie fondamentalement cette réalité. En fournissant inconditionnellement des revenus en dehors de l’emploi, les gens peuvent refuser de faire les travaux qui ne les motivent pas. Cela ouvre ces emplois aux chômeurs qui seraient motivés. Cela crée également le pouvoir de négociation pour que chacun puisse négocier de meilleures conditions. Combien d’emplois deviendraient plus attrayants s’ils rapportaient plus d’argent ou exigeaient moins d’heures ? Comment cette réorganisation de l’offre de main-d’œuvre affecterait-elle la productivité si le pourcentage de travailleurs désengagés chutait ? Combien de prospérité en plus cela créerait-il ?

Considérons maintenant une économie à revenu de base. Appelons-la Nation B. Pour 100 adultes en âge de travailler, il y a encore 80 emplois, au moins pour commencer. La main-d’œuvre démotivée dit « non merci » au marché du travail en tant que tel, permettant aux 50 personnes qui veulent travailler de faire les travaux qu’elles veulent. Pour attirer ceux qui exigent une plus grande rémunération ou des semaines de travail plus courtes, certains employeurs augmentent leurs salaires. D’autres réduisent les heures requises. Il en résulte un marché du travail transformé avec des travailleurs plus motivés, plus employés, mieux rémunérés et plus productifs. Moins de gens sont exclus et il y a peut-être plus de possibilités pour tous les travailleurs de devenir des entrepreneurs autonomes.

Autrement dit, un revenu de base améliore le marché du travail en le rendant facultatif. La transformation d’un marché coercitif en un marché libre signifie que les employeurs doivent attirer des employés avec une meilleure rémunération et des heures plus flexibles. Cela signifie également une main-d’œuvre plus productive qui évitera peut-être la nécessité d’adopter des lois sur le salaire minimum qui faussent le marché. Les frictions pourraient même être réduites, si les gens peuvent passer plus facilement d’un emploi à un autre, du travail à l’éducation pour revenir à l’emploi, ou même de l’emploi à l’entreprenariat, tout ceci grâce à plus de liberté individuelle et à l’élimination de la bureaucratie et des conditions contre-productives.

Peut-être le meilleur de tout est que l’automatisation des emplois à faible demande devient encore plus stimulée par l’augmentation des salaires. Le travail que les gens refusent de faire pour moins cher que ce qu’une machine coûterait pour le faire devient un travail pour les machines. Et puisque ces travailleurs remplacés auront un revenu de base, ils ne seront pas laissés debout dans le froid dans le jeu de chaises musicales du marché du travail. Ils seront au contraire mieux à même de trouver un nouveau travail, rémunéré ou non rémunéré, à plein temps ou à temps partiel, qui leur conviendra mieux.

 

Comme un jeu de chaises musicales, mais avec des robots.

La pointe d’un gros iceberg

L’idée du revenu de base semble simple et finalement décevante, mais en réalité c’est comme un iceberg qu’on découvre de plus en plus en plongeant plus profond. Son image d’investissement dans le capital humain pour des rendements beaucoup plus élevés, et ses effets sur ce qui nous motive vraiment sont des aperçus de ces profondeurs. Il y en a beaucoup d’autres. Certaines sont déjà connues, comme les effets positifs sur la cohésion sociale et la santé physique et mentale, comme en témoigne la baisse de 42% de la criminalité en Namibie et la réduction de 8,5% des hospitalisations à Dauphin, au Manitoba. Les dettes ont tendance à baisser. L’entrepreneuriat tend à se développer. D’autres effets sont encore à découvrir par d’autres expérimentations. Mais le corpus croissant de preuves qui se cache derrière ce transfert de fonds dépeint le revenu de base comme quelque chose de beaucoup plus transformateur de l’avenir du travail que tout ce que sa longue histoire a imaginé.

C’est comme un jeu de Monopoly où les équipes gagnantes ont réécrit les règles afin que les joueurs ne gagnent plus d’argent en passant par la case Départ. Le changement de règle est fait pour exclure les gens des marchés. Le revenu de base corrige cela. Mais c’est plus qu’un simple outil pour améliorer les marchés en les rendant plus inclusifs ; il se passe quelque chose de plus fondamental.

Les humains ont besoin de sécurité pour prospérer, et le revenu de base est une base économique sûre – la nouvelle fondation sur laquelle transformer le présent précaire et construire un avenir plus solide. Cela ne veut pas dire que c’est une timbale en argent. Mais nos problèmes ne sont pas impossibles à résoudre. La pauvreté n’est pas un ennemi surnaturel, ni l’inégalité extrême, ni la menace d’une perte massive de revenus due à l’automatisation. Ce sont tous des choix justes. Et à tout moment, nous pouvons choisir d’en faire de nouveaux.

Compte-tenu des preuves que nous avons déjà et que nous continuerons probablement à construire, je crois fermement qu’un de ces choix devrait être le revenu de base inconditionnel comme un nouveau point de départ égal pour tous.

Traduction : Philippe Dubrulle.

Source : Scott Santens, Weforum.org


[1] Le MFRB ne prévoit pas, dans les propositions de revenu de base qu’il soutient, de toucher à la partie assurantielle de la sécurité sociale (retraites, chômage…) ni à l’allocation adulte handicapé (AAH). Voir la charte du MFRB.