Le travail s’immisce partout, grignotant notre temps libre sous couvert de flexibilité et de modernité. Dans “Le Travail totalitaire” publié aux Editions Syllepse (2025), Patrick Rozenblatt démontre comment, depuis 1968, cette emprise s’est renforcée jusqu’à modeler nos vies entières. Face à cette aliénation, il plaide pour une réappropriation collective du temps, condition essentielle d’une véritable émancipation.
Alain Véronèse nous en livre son analyse…
Le totalitarisme, selon Hannah Arendt est « la négation la plus absolue de la liberté » et la terreur constitue l’essence du totalitarisme. »
Le travail sous l’égide du salariat contrôlé par le capitalisme en version libérale aujourd’hui, peut- il être qualifié de totalitaire ? L’auteur ne donne-t-il dans l’excès pour une critique pourtant fort nécessaire ?
« La condition de l’homme moderne » (une critique, radicale du travail), livre fondamental d’Hannah Arendt est cité p.87.
« Le travail productif ne crée seulement qu’une vie sociale, c’est à dire une vie dans laquelle les hommes, uniformisés, sont asservis à une finalité extérieure à eux et n’existent que comme unités interchangeable d’un ensemble. »
Un totalitarisme souple, invisible (presque).
Les nouvelles technologies, internet, ont permis une « dé-temporalisation » du travail, durant les dimanches et même les vacances, l’ordinateur portable n’est jamais loin qui réclame de l’attention pour le boulot. Ajoutons la « dé-spacialisation », le travail à domicile amplifié durant la crise sanitaire et confinements imposés.
« La tribune titre « La frontière ente temps personnel et temps professionnel s’estompe » et Estelle Leroy décrit comment l’impact des NTIC prolonge le travail jusqu’au domicile. » (cité p. 125).
Plus loin (p.129), Rozenblatt de continuer : « Le « chez-soi » est devenu une unité de production.
[…] D’où une extension de leur temps de travail professionnel avec souvent des reprises d’activités le soir après avoir fini de ranger la maison, voir coucher les enfants . » (p.130).
Le travail omniprésent, « omnistressant » est inséré partout et les loisirs n’échappent guère à la logique productiviste. Il n’est pas incongru de parler d’ emprise totalitaire.
Antique notion à réhabiliter : l’otium
L’auteur plaide pour une réduction massive du temps de travail et (pour notre plus grand plaisir) fait appelle à l’antique (et potentiellement révolutionnaire), à savoir : l’otium. Définition p. 134.
« Pour rappel l’otium latin à une valeur très positive, alors que sa négation le negotium, se rapporte aux affaires et au travail. » J’ai moi même plaidé pour l’otium du peuple, précédé chez les grecs antiques pas les endettés d’aujourd’hui, par la skolé.
Le profit capitaliste procède de la plus-value (ou sur-valeur), qui matériellement parlant est du sur-travail. Il importe de remettre à l’ordre du jour « sur la maîtrise du temps quotidien […] lutte sur le temps et lutte sur le revenu. » (p.85).
Fondamentale cette revendication, car « Les maîtres du temps, sont les maîtres du monde. […] l’enjeu principal : l’appropriation du tempos de la vie humaine. » (p.164).
En commençant par échapper, autant que faire ce peut « au slogan productif : partout à toute heure, avec n’importe quel support ! » (p. 172). Totalitarisme qui s’immisce jusque dans les espaces personnels, voire intime.
L’imagination au pouvoir
La conclusion (p.177), appuie logiquement sur ce qui fut désigné comme essentiel : « Il est urgent de se réapproprier le temps de vivre pour décider ensemble de notre avenir. »
Et « … pour que l’espoir s’étende, que surgisse d’abord une imagination rusée provenant de pratiques résistantes expérimentées au fil du temps. »
L’imagination au pouvoir, mantra des soixante-huitards, ça date un peu, mais la dynamique demeure. « On a raison de se révolter » aujourd’hui plus qu’hier sans doute.
Alain Véronèse.
Mercredi 19 mars 2025.